florence hennequin

ici et maintenant


Poster un commentaire

Le bateau livre

L’enfant était fascinée par ce livre, ses côtes doucement saillantes sous le cuir patiné, à l’odeur délicate. Il lui semblait que sans cesse il lui chuchotait des douceurs.
Bien sûr les adultes lui défendaient de le toucher, craignant qu’elle ne l’abîme, se moquant même de son attirance têtue : tu ne sais même pas lire !
Ils ne comprenaient pas.
Ce lien si fort entre l’enfant et lui. L’enfant qui n’avait pas besoin de savoir lire pour en saisir la magie.
Au moment du café suivant le déjeuner, la petite assemblée déserta la maison pour emporter son bruit dehors, oubliant tout de la brûlante convoitise.
Instant suspendu comme un souffle, joues en feu-cœur battant, elle saisit prestement le livre et le glissa sous son pull. Elle fila dans le parc retrouver un arbre de ses amis, celui qui la tenait dans ses bras et la berçait, quand elle venait lui confier ses chagrins et ses peurs.
Courant, il lui semblait porter le monde, et qu’elle était faite pour ça. Si dense et pourtant aérien, faisant partie d’elle, la peau contre la peau.
Arrivée au creux de l’écorce, elle caressa un instant la rondeur de la reliure, tiédie par la course. Le livre lui parlait, semblait contenir un infini de murmures. Il émanait de lui une chaleur douce comme la vie, comme nourrie de la sienne. Elle ouvrit la couverture, et comme prise d’un éblouissement, la referma pour reprendre son souffle, submergée.
Nullement effrayée., emplie de confiance et de jubilation, elle ouvrit cette fois le livre lentement et s’y plongea. Il laissait échapper des volutes de lumière où scintillaient des poussières d’été, des effluves tantôt boisées tantôt maritimes, sentant le chaud, l’humide et le frais, et toutes les sensations, tous les sons, toutes les musiques et les langues de la terre qu’elle comprenait parfaitement.
Comme si elle pouvait vivre, humer, inspirer toute sa vie d’un seul coup, toutes les vies possibles, en comprendre tout les secrets.
Elle sentit qu’elle pouvait de sa substance faire ce que bon lui semblait. Alors elle se dissout, vapeur chaude et lumineuse, puis comme un adieu au monde en se l’appropriant, devenant l’univers, elle entra dans le livre qui se referma.