florence hennequin

ici et maintenant


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Matin

Levée tôt pour voir mieux le jour venir au monde, je contemple le ciel devenu bleu et rose. De très petits nuages, par le dessous s’empourprent, et comme intimidés peu à peu s’évaporent.
La lumière devient franche et dilue les couleurs, tout n’est plus que clarté dans un air immobile.


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Marseille

Le coton gris impétueux du ciel, déchiré soudain par un feu insolent, un vent qui trousse les feuilles et les fait luire.
Tourbillons de poussière devant les maisons blondes, et soudain, l’éclat coupant de la mer.
La voilà qui fume, hérissée de colère, mais pas encore en fureur. Marseille !


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Ville de ma vie.

Dans cette jungle de bruit, fatras suffocant et agité, je déambule nez au vent, toujours émerveillée par sa beauté.
Elle me renverse.
Me saute aux yeux chaque fois que j’y reviens.
Si on me lâchait les yeux fermés dans n’importe quel coin de Paname, je saurais dans quel quartier je me trouve, au premier coup d’œil. Je me demande ce qui fait, dans une cité si vaste, l’ambiance unique de chaque arrondissement. C’est pour moi évident et confus à la fois.

Coups de Klaxon, coups de gueule, même les parisiens je les aime.
Hargneux porc-épics, pourtant si prompts à se détendre et devenir charmants dès qu’on leur offre un sourire. La pression parfois s’évanouit au détour d’un bon mot, d’un problème ou d’une situation cocasse. Alors les gens se rassemblent, font bloc, et parfois se marrent.
J’ai fini par aimer qu’ils ne soient pas avenants, qu’ils se méritent. La chaleur n’est jamais loin, prête à faire surface. À chacun, elle manque tant !
Au moins n’a-t-elle rien de factice.

J’aime passionnément contempler l’humanité dans le métro. Gens de toutes les couleurs, tous âges, tous styles. Essaims de jeunes filles inconscientes de leur beauté, riant fort en se regardant furtivement dans le reflet des portes, petits durs qui veulent en imposer et m’attendrissent, maussades tous gris qui ne supportent plus les autres, et ce vieux black incroyablement buriné, me décochant un sourire à faire tomber le soleil dans mon cœur…
Les vêtements qui changent au fur et à mesure que la ligne passe de Barbès à Monceau, de Montreuil à La Muette. Les étrangers que l’on reconnaît au premier coup d’œil, à leur regard, si différent. Ceux qui font la manche, ont la tchatche et récoltent, les moins doués qui repartent à vide. Même dans la misère, cruelle inégalité.

Ces voisins subitement bavards, heureux de trouver quelqu’un pour enfin les écouter.
À chaque visage entrevu, je me raconte une histoire, j’imagine une vie. Qu’y a-t-il derrière ces yeux, quel drame, bonheur, angoisse ou félicité ?
Je nous regarde, nous, l’humanité, si belle, si diverse et tellement semblable.

Nous vivons certes dans de petits espaces, mais pas besoin de jardin : ma ville nous en offre tant, si variés, magnifiques. Au bord de l’eau, à l’ombre de rassurants arbres, au pied des bateaux, d’une œuvre d’art, dans un coin secret et retiré : du thé, un bouquin, je suis chez moi partout.

Chacun voudrait Paris pour lui seul. Etre le seul témoin de ses merveilles, en profiter jalousement. Ne plus voir les autres, odieuse concurrence dans les files d’attente, pour s’asseoir, trouver une place en voiture et au resto, pour l’espace, pour rouler !
Difficile exercice qu’attendre en étant si impatient…
Quand “les autres” me pèsent, j’imagine être seule survivante ici. Plus personne. Comme je serais heureuse alors, de trouver âme qui vive, et me ruerais, affamée, sur sa compagnie ! Homme, femme, gamin, vieillard, sublime ou laid, dandy, clodo, tout serait pain béni.
L’autre, ce trésor, quand on sait l’accueillir, se reconnaître en lui.
Oui, “ils” sont là, eux aussi, tout comme moi, et qu’y pouvons-nous ?
Et puis sans eux, plus de foisonnement furieux, donc plus de quiétude aoûtienne, merveilleux visage exclusif et privilégié de la belle !

Sillonner les traits de son visage à l’aube ou dans la nuit. Dans la solitude, le silence. Réaliser qu’il n’est finalement pas si vaste. Contempler sa beauté sans fard, mais pas éteinte, en toute intimité.
Siffloter “Paris s’éveille”, entendre les oiseaux concurrencer la flûte. S’étonner de voir tous ces gens déjà debout.
Aller dans les cafés, déguster la verve ou l’agacement des garçons noirs et blancs et pressés, un café infâme ou divin, un croissant tout odorant, les paroles de comptoir.
Se perdre dans la gouaille luxuriante des marchés, s’y gaver de fumets, de formes et de couleurs. Si différents dans la nuit de l’hiver, à la lanterne des étalages ou au printemps, en plein soleil, à l’apogée de sa représentation.

Voir la lumière passer outre les toits, les arbres immenses s’habiller pour l’été.
Se perdre dans le manteau douillet de son anonymat.

Je me roule dans cet infini tourbillon de culture, si dense qu’on en deviendrait fou, boulimique. Sans arrêt tiraillé entre choix et paresse.
Émerveillée de tout ce qu’elle prend, de tout ce qu’elle donne.

Ma ville.


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À quoi sert la culture ?

À se sentir meilleurs, reliés, plus heureux.
Car investir dans la beauté, des choses immatérielles et donc éternelles, emplir son cœur de joie, se sentir plus léger, oublier un instant nos soucis : quoi de plus précieux que ces moments dont le souvenir nous illumine, ces sensations inscrites qui ne disparaîtront qu’avec nous ?
Emplissons notre âme plutôt que la mémoire de nos téléphones, éminemment étriquée et subtilisable. Voir ainsi tant de personnes ne plus regarder avec leurs yeux, avec leur cœur, mais à travers un ridicule timbre poste, pensant que c’est là « une façon de capturer un peu de bonheur » m’attriste au plus au point.
Je tiens cette phrase de mon voisin de rangée, que je félicitais chaudement pour le piratage du dernier morceau que nous offraient les artistes lors d’un concert au Châtelet. Il répondit que j’étais jalouse car je « ne l’avais pas »… Je me demande toujours s’il parlait du téléphone, de l’enregistrement, ou du bonheur.


Avoir fait la démarche de se déplacer, de payer sa place, de recevoir les ondes en direct, les mots, les sons, le trac et la sueur des interprètes, les vibrations du public à l’unisson, ne sera jamais remplacé par un quelconque support audio ou vidéo.
Avons-nous si peu confiance en nous-même pour ainsi nous en remettre à un système d’exploitation ?

 


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Au commencement il y avait les dieux et les Hommes.
Mais les femmes et les hommes n’étaient pas simplement humains. Il leur avait été donné de garder une grande part de divin en eux.
Hélas, au lieu de louer ce cadeau et grâce à lui d’acquérir la sagesse, ils en firent bien mauvais usage.
Les dieux en eurent assez et se réunirent.
Ne pouvant lui ôter sa part divine, ils cherchèrent un moyen de la dissimuler à la conscience de l’Homme.
Ils songèrent à l’enfouir au plus profond de la terre, là où aucun humain ne pourrait se rendre.
Mais ils se dirent que les Hommes, dans leur folie, seraient bien capables de trouver le moyen de creuser jusqu’au cœur.
Ils envisagèrent alors les profondeurs insondables de la mer.
Mais ne doutèrent pas que viendrait un temps où les hommes seraient capables d’aller y chercher ce trésor.
Alors l’un des dieux eût l’idée de cacher le divin en l’homme dans le seul endroit où il n’irait jamais chercher.
En lui-même.